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Lettre du Nouvel An par Claire Leblanc

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13 février 2026 – Lettre du Nouvel An

Lors du NieuwjaarsDRINK du Nouvel An, les artistes partagent leurs vœux pour la nouvelle année avec le secteur. Lisez la lettre de Claire Leblanc (Musée d’Ixelles).

Aujourd’hui, parler des musées, c’est presque inévitablement parler d’une mise à l’épreuve réelle et profonde. Après une phase globalement prospère jusqu’au début des années 2000, les musées – à l’instar du secteur culturel dans son ensemble – se trouvent confrontés à une série de crises successives et parfois simultanées : crise financière, crise sanitaire, crises environnementales, transformations sociétales accélérées. Ces chocs répétés interrogent leur fonctionnement, leur rôle social et, parfois même, leur légitimité. Rappelons-nous, en pleine crise Covid, les débats sur l’« essentialité » des musées et, plus généralement, la culture. Cette situation, particulièrement sensible aujourd’hui, me semble refléter des enjeux bien plus larges que le seul champ muséal et culturel.

Laten we eerst enkele objectieve vaststellingen doen, die tegelijk structurele uitdagingen vormen. De eerste betreft de financiering. Musea moeten het vaak doen met beperkte middelen, terwijl hun kosten blijven stijgen: het onderhoud van verouderde gebouwen, het behoud van de collecties, de veiligheid, de loonmassa, en de legitieme vraag naar een betere verloning voor gidsen, publiekswerkers, kunstenaars en al die mensen die onmisbaar zijn voor het leven van onze instellingen. Deze problematiek is wijdverspreid, maar wordt in Brussel nog versterkt door de institutionele complexiteit, die soms harde en nadelige verschillen in aanpak veroorzaakt, en die een coherent beheer en een sterke langetermijnvisie bemoeilijkt.

À ce constat s’ajoute un autre défi majeur : celui de la transformation numérique. Les musées sont aujourd’hui attendus sur le terrain du digital : numérisation des collections, dispositifs interactifs, médiation en ligne, visibilité accrue. Si ces évolutions ouvrent de réelles opportunités, elles posent aussi des limites très concrètes en termes de temps, de moyens financiers et de compétences spécifiques. Elles viennent surtout réinterroger les missions mêmes des musées. Car au-delà de l’innovation, se pose la question du sens : lorsque la technologie devient une fin en soi, le risque est réel de voir le contenu, la recherche et la relation aux œuvres relégués au second plan dans une logique de rentabilité économique
évaluée à l’aune des rentrées financières générées.

Les attentes des publics, bien que légitimes et pertinentes, constituent elles aussi un défi central. Les visiteurs sont plus divers, plus exigeants, et leurs pratiques culturelles évoluent rapidement. Ils attendent des musées qu’ils soient accessibles, inclusifs, participatifs, qu’ils s’engagent dans les débats contemporains, qu’ils créent du lien là, voire pansent les plaies… À Bruxelles, ville profondément multiculturelle et socialement contrastée, cette question est cruciale : les musées doivent réussir à toucher des publics très différents, parfois éloignés des institutions culturelles traditionnelles, et doivent réussir à répondre à des attentes très variées.

Bij deze uitdagingen komen ten slotte ook de vragen rond representatie, collectief geheugen en inclusie, die vandaag het hele museale veld doorkruisen. Van musea wordt verwacht dat zij hun verhalen, hun collecties en hun interpretaties in vraag stellen, en dat zij historische ongelijkheden aankaarten. Deze maatschappelijke verwachtingen zijn noodzakelijk en heilzaam, maar ze vragen tijd en botsen soms met de urgentie van de hedendaagse debatten.

Un autre défi, désormais incontournable, est celui de la transition écologique et environnementale. Les musées occupent souvent des bâtiments anciens, énergivores, et produisent des expositions dont l’impact environnemental est loin d’être neutre : transports d’œuvres, scénographies temporaires, usage intensif de ressources matérielles et énergétiques. La question de la durabilité ne peut plus être périphérique : elle s’impose comme un enjeu structurel qui traverse les choix de programmation, de production et de fonctionnement.

Face à ces défis multiples, les musées développent toutefois des formes de résistance nécessaires. Il ne s’agit pas d’un refus du changement, mais d’une volonté de préserver l’essentiel. La première résistance consiste à consolider ce qui est structurellement incompressible. Conserver les œuvres, garantir leur transmission, produire de la connaissance, assurer des conditions de conservation adéquates : ces missions fondamentales ne peuvent être sacrifiées, même sous la pression budgétaire, médiatique ou événementielle.

Une autre résistance s’exprime dans la défense de la notion « d’essentialité » du musée. Le musée n’est pas uniquement un lieu de divertissement ou un outil de communication culturelle. C’est un espace de réflexion, de lenteur, de mise à distance critique. Or, cette essentialité est aujourd’hui fragilisée par une accumulation d’injonctions parfois contradictoires : être innovant, inclusif, durable, attractif, rentable, tout en restant fidèle à ses missions scientifiques et patrimoniales.

Résister, c’est aussi déconstruire le trop-plein d’injonctions. Les musées sont sollicités sur tous les fronts – numérique, social, environnemental, politique – ce qui peut générer une forme d’épuisement institutionnel… et humain. Résister signifierait dès lors, ici, prendre le temps de hiérarchiser, de questionner le sens des transformations en cours et de refuser une adaptation superficielle ou purement opportuniste.

La question devient alors : comment avancer malgré tout, dans un contexte aussi mouvant et incertain ? Comment envisager des solutions sans renoncer à ce qui fait la valeur du musée ?

Misschien ligt een eerste piste in wendbaarheid. Het gaat er niet om alles tegelijk te veranderen, maar om flexibeler en meer samen te werken, door onze complementariteiten en taakverdelingen te versterken. In Brussel zou deze logica het mogelijk maken om middelen, expertise en ervaringen te delen, onder meer via platformen zoals Brussels Museums, RAB-BKO, La Concertation Action Culturelle Bruxelloise en N22, in plaats van elk afzonderlijk te handelen.

Enfin, une piste particulièrement féconde me semble être celle de la sobriété consentie, pensée non comme une contrainte, mais comme une ressource. Une sobriété choisie, consciente, construite : sobriété des dispositifs, des expositions, des usages numériques, sobriété énergétique et matérielle. Cette approche, en lien direct avec les enjeux écologiques, invite à un recentrement sur les potentialités de la rencontre : avec les œuvres, avec les publics, avec les artistes, avec les collections. Elle permettrait de privilégier la qualité de l’expérience, la profondeur des contenus et la justesse des récits. Dans un monde du « trop » – trop vite, trop produit, trop consommé – la sobriété ne deviendrait-elle pas une valeur fiable, porteuse de sens, de crédibilité et de durabilité ?

Pour conclure, j’aurais la tentation de dire que les musées ne sont pas en fin de parcours, mais bien en transition. À l’épreuve de transformations profondes, ils se situent à un moment charnière. Entre fragilités, résistances nécessaires et pistes de renaissance, il leur appartient de trouver un nouvel équilibre, d’inventer de nouveaux paradigmes, afin de rester des lieux essentiels, capables de traverser les mutations contemporaines sans perdre ce qui fonde leur raison d’être.

Claire Leblanc

À propos de Claire Leblanc

Claire Leblanc mène une carrière muséale depuis près de trois décennies. Après avoir occupé un poste de chercheuse au Museum voor Schone Kunsten de Gand (1997–1999), puis celui de collaboratrice scientifique aux Musées royaux d’Art et d’Histoire (1999–2006), elle est directrice du Musée d’Ixelles depuis 2006.

Depuis 2018, elle pilote avec son équipe un vaste projet de rénovation et d’extension du musée, ainsi qu’un important travail de redéploiement institutionnel et curatorial. Elle a assuré le commissariat de nombreuses expositions et est l’auteure de textes et d’ouvrages consacrés à l’art belge, à son histoire et à ses développements contemporains.